• Hermès SERVAIS

     


    Hermès SERVAIS et le conseil municipal de Sedan

    dans la tourmente, de 1792 à 1794.

     

    Je suis provençale depuis des générations : ma famille maternelle est de Saint-Paul-Trois-Châteaux, dans la Drôme, celle de mon père de Sète dans l’Héraut. Voilà pour les certitudes familiales.

    Par curiosité pourtant parce que mon patronyme Servais, ne me semblait pas si provençal, j’ai commencé à remonter le fil du temps avec ces merveilleux actes d’état-civil si difficiles à lire parfois. Du côté maternel, peu de surprises. Mais du côté paternel, mon grand-père soi-disant Sétois était né à Vauvert, dans le Gard. Bon, ce n’est pas au diable…. Mais son père, lui, était originaire de Saint-Jean Bonnefonds dans la Loire et son acte de mariage, dans l’Ardèche, (il avait commencé sa descente vers le Sud) lui attribuait le métier étrange de « peudeleur ». Le lieu de naissance de son propre père était illisible, mais la Loire regorgeait de Servais et tous, vers 1815-1870 travaillaient dans la métallurgie : « ouvriers sur le fer, marteleurs, forgeurs, cisailleurs, puddleurs ». Ah, tiens ! puddleur… Je me suis souvenue du métier de mon arrière grand-père et j’ai découvert l’univers des Forges et Fonderies dans la Loire, avec ses aristocrates ouvriers, les puddleurs, justement, qui debout au bord d’immenses cuves de fonte brulante, touillaient avec de grandes perches métalliques la masse en fusion pour la transformer en fer par combustion du carbone.

    Hermès SERVAIS

    D’autres actes d’état-civil, ceux de ses oncles, plus lisibles, révélèrent un lieu de naissance commun : Douzy, dans les Ardennes. Ou encore Forcey. Et en remontant d’une génération, Sedan. L’ancêtre s’appelait François-Hermès, mais tantôt on l’appelait Hermès-François, tantôt Hermès. Il avait eu 8 enfants de deux épouses successives. Et il était « manufacturier de poêles ». Ou encore « platineur ». Voilà encore un nom de métier bien mystérieux pour une Provençale. Le platineur, me dira-t-on, est capable à partir d’un plat d’acier, de façonner n’importe quel outil. Encore une aristocratie ouvrière.

    Et voilà que l’ancêtre François Hermès est domicilié à la Platinerie de Douzy. Il a un frère qui réside à Fond de Givonne, mais leur père s’avère être originaire de Belgique, plus exactement du village de Theux, près du château de Franchimont. Et il s’appelle lui aussi Hermès. Six générations de Servais sont nés à Theux, s’y sont mariés, y ont eu des enfants et y sont morts. Et ils y ont travaillé le métal. Les voici :

     

     

     THEUX

     

     

    Vincent Servais SERVAIS  

    Né le 9 mai 1602,

    Épouse ?

    Enfant :

    ·       Servais Vincent SERVAIS  

    Né le 3 octobre 1635,

    Épouse ? 

    Meurt le 1er juin 1707, à 71 ans.

    Enfant :

    ·       Jacques Vincent SERVAIS

    Né le 8 novembre 1653,

    Épouse le 22 juin 1670 Marie LAURENT (née le 8 aout 1650, morte le 17 avril 1861).

    Meurt le 17 septembre 1727

    Enfant :

    ·       Hermès Nicolas SERVAIS 

    Né le 28 aout 1674

    Épouse Catherine NITTAZ en 1698.

    Il meurt le 29 septembre 1738, à 64 ans.

    5 Enfants :

    ·       Nicolas Joseph

    Né le 14 mai 1699

    Épouse Anne Catherine CRAHAY le 24 février 1727

    Meurt le 5 septembre 1759

    5 enfants : Hermès Joseph, Gilles Ernest, Nicolas Joseph, Anne Catherine, Jacques Joseph, Catherine Joseph. 

    ·       Marie Joseph Hermine née le 4 juillet 1701, mariée le 17 janvier 1723 avec Joseph DONNEUX (mort le 18 février 1769) Marie Hermine meurt à 85 ans le 17 avril 1787.

    ·       Marguerite née le 30 octobre 1706

    ·       Léonard

    ·       Hermès Jacob né le 3 janvier 1712

     

                Naissance à Theux dHermès Joseph le 08.01.1728

    « A Theux, le 08-01-1728, fut baptisé Hermès Joseph, fils légitime de Nicolas Joseph SERVAIS et de Anne Catherine CRAHAY, ayant eu pour parrain (p) Hermès SERVAIS (sans doute son oncle Hermès Jacob) et pour marraine (m) Anne MALHERBE ex Reid. » 

     

    Baptêmes des frères et sœurs de Hermès Joseph SERVAIS, tous à Theux. Dans ces actes de bapt, la mère est nommée : CRAHAY, CHAHAI, Anne, Anne Catherine.

    ·       Gilles Ernest, le 07 juin 1730, parrain: SERVAIS Jean Henri, marraine: PIRARD Catherine

    ·       Nicolas Joseph, le 16 février 1733, p: SERVAIS Léonard, m: CRAHAI Marie Anne

    ·       Anne Catherine, le 22 février 1736, p: CRAHAY Gilles, m: De RIEUX Anne Joseph

    ·       Jacques Joseph, le 04 aout 1738, p: D’HONEUX Joseph, m: NOIDRE Marguerite

    ·       Catherine Joseph, le 29 mars 1741, p: Rd Henri TOUILLOT prêtre, m: DEPRESSEUX Catherine Rita.

     

    ·       Hermès Joseph,

    Baptisé  le 08 janvier 1728 à Theux, fils de Nicolas Joseph SERVAIS et de Anne Catherine CRAHAI ou CRAHAY, parrain Hermès SERVAIS et marraine Anne Malherbe ex Reid.

    Marié le 25 mai 1765 avec Jeanne Joseph DELEHEZ (fille de Nicolas François DELHEZ et Anne Claire BEAUMONT), pensionnaire au couvent de Bouillon.

     

    Enfants :

    Anne Claire, née le16 avril 1766

    Nicolas François, né le 11septembre1767

    Jean Joseph, né le 4 décembre1769 et mort le 24 aout 1770) tous les trois à Givonne ;

    François Hermès, né en 1771 à Sedan

    Noël Nicolas… 1776 (et peut-être d’autres…à Sedan). Il est témoin à la déclaration de naissance de sa nièce Marguerite, fille de François Hermès et Elizabeth Lundé, le 11 avril 1808 à Sedan.

     

    ·       François Hermès, (dit aussi Hermès François ou Hermès)

    Né à Sedan (Ardennes 08) en 1771. Fabricant de poêles.

    Marié à Marie Elizabeth LUNDE en 1796, (elle meurt le 14 avril 1809 à Sedan).

    Enfants : Nicolas François, Noël Nicolas, Evrard-François et Marguerite.

     

    Veuf et remarié à 43 ans, le 18 janvier 1815 à Marguerite Jos.  SOQUET, dans la commune de Forcey, canton d’Audelot, arrondissement de Chaumont, département de Haute-Marne (52). 

    Enfants: Nicolas Prosper, Pauline,  Adèle, Marguerite.

    Décédé en sa maison au dix rue de Terre Noire, le 26 janvier 1845, à 75 ans.

     

    Et voilà la révélation choquante, le secret de famille qui n’a pas transpiré pendant plus de deux siècles : Hermès Servais « Manufacturier de poëles, ex notable de la commune de Sedan, département des Ardennes, âgé de 66 ans, condamné à mort le 15 prairial an 2, par le tribunal révolutionnaire de Paris comme complice des conspirations et complots formés avec le tyran Capet, ses agents, notamment Lafayette, en prenant et en publiant de concert avec lui, des  arrêtés et proclamations en date des 12, 13 et 14 aout 1792, tendant à protéger sa trahison, et en retenant comme otages des Représentants du peuple délégués par le corps législatif ». Guillotiné le jour même. Enterré au cimetière des Errancis.

    Hermès SERVAIS

     

     Hermès Joseph a été guillotiné !

    Il ne l’a pas été seul : toute la municipalité de Sedan, une trentaine de personnes l’ont été avec lui. Le 15 prairial an II ce qui équivaut au 3 juin 1794.

     

    Qui étaient-ils ? Ce qu’on appelait à l’époque le « conseil général » de la ville de Sedan, composé d’officiers municipaux et de notables. En somme, c’est l’équivalent de notre conseil municipal. Voici leurs noms, leurs métiers et l’âge qu’ils avaient quand leurs têtes sont tombées :

    ·       Le maire, Louis Georges DESROUSSEAUX, fabricant de draps et cultivateur, 42 ans.

    ·       Louis Joseph BECHET, manufacturier, officier municipal (il signe « Joseph »).

    ·       Paul Stanislas Edouard BECHET, administrateur et receveur de l’hôpital de Sedan (il signe « Edouard »).

    ·       Etienne Nicolas Joseph CHAYAUX-CAILLOU, brasseur, 41 ans.

    ·       Pierre DALCHE ou DALCHET père, orfèvre, 63 ans.

    ·       Simon Jacques DELATRE, ex-noble, tailleur, 44 ans (il signe « Jacquet »).

    ·       Louis EDET, menuisier, notable, 66 ans.

    ·       Louis EDET jeune, charpentier, notable

    ·       Claude FAUSSOIS, traiteur, notable, 55 ans.

    ·       Pierre Charles FOURNIER, épicier, officier municipal, 31 ans.

    ·       Louis François GIGOUX-SAINT-SIMON, avant la révolution, il était aide-major de la place de Sedan, 61 ans.

    ·       Pierre GIBON-VERMON, brasseur, notable, 44 ans.

    ·       Augustin GROSLIN ou GROSSELIN père, notable. Selon la chronique d’un bénédictin, il demanda à mourir dernier des 27 conseillers municipaux de Sedan « pour pouvoir remplir en quelque sorte auprès de ses infortunés compagnons l’office de ministre de la religion dont ils étaient privés et leur donner les encouragements si nécessaires dans pareille circonstance ». Il précise aussi que le regroupement des accusés s’est fait à l’abbaye du Mont Dieu, près de Vousiers, transformée en maison d’arrêt.

    ·       Etienne HENNUY, libraire, notable, 44 ans.

    ·       Nicolas Rolin HUSSIN père, fabricant de draps, officier municipal, 63 ans.

    ·       Jean Charles Nicolas LECHANTEUR, brasseur et administrateur du district, 31 ans.

    ·       Jean-Baptiste Delphine LEGARDEUR, dit « Legardeur jeune », fabricant, 52 ans.

    ·       François Pierre LEGARDEUR, dit « Legardeur l’ainé », fabricant de draps et président du bureau de paix, 60 ans.

    ·       Jean-Louis LENOIR-PEYRE, teinturier et procureur de la commune, 39 ans.

    ·       Jean-Baptiste LUDET, chef armurier, notable, 64 ans.

    ·       Henri MESMER, laboureur, notable, 52 ans.

    ·       Michel NOEL, dit LAURENT, confiseur, officier municipal, 63 ans.

    ·       Jean-Baptiste PETIT fils, médecin, officier municipal, 50 ans.

    ·       Antoine Charles ROUSSEAU, manufacturier, notable, 56 ans.

    ·       Yvon Georges Jacques SAINT-PIERRE, officier municipal, vivant de son bien, 55 ans.

    ·       Hermès SERVAIS, manufacturier de poêles, notable, 66 ans.

    ·       Nicolas VAROQUIER, (ou Waroquier) notable, 62 ans.

    ·       Pierre VERRIER, juge au tribunal du district de Sedan, malade, a été rayé de la liste. Détenu à l’Hospice, il a produit le 15 prairial an II, un certificat médical.

    ·       LA MOTTE GERMAIN, mort

    ·       TERNAUX, émigré en Allemagne

     

    Ces gens seront jugés, condamnés et exécutés le même jour. Ils font partie des 1119 victimes de la Terreur enterrés au cimetière des Errancis.

     

     Ce cimetière a été ouvert sur un terrain vague proche de l’actuel Parc Monceau, parce que celui de la Madeleine était plein. Avant les travaux d’urbanisme du XIX° siècle qui élargissaient les rues, un bal populaire s’était installé sur son emplacement. J’imagine les vivants dansant au dessus des morts. Parmi eux, la sœur du roi Louis XVI Madame Elizabeth, son cousin Philippe Egalité, Danton, qui disait joyeusement quelques mois auparavant, en établissant le Tribunal Révolutionnaire : «Soyons terribles pour dispenser le peuple de l’être »,  le chimiste Lavoisier, les frères Robespierre…

    Puis les travaux commencèrent, on prit les ossements en vrac et on déposa le tout aux catacombes, où seul Dieu reconnaitra les siens.

     

    Hermès SERVAIS

    .

     

    Voilà pour la fin de l’histoire. Mais que s’était-il passé pour ces honorables citoyens ? Comment ont-ils pu devenir des criminels, traitres, comploteurs ? En voyant leur profession et leur position dans la ville, on ne reconnait pas le profil d’agitateurs professionnels.

    Il faut remonter dans le temps, en 1792.

    En juillet l’assemblée déclare « la Patrie en danger » : les Prussiens menacent d’envahir la France, les Autrichiens sensibles au sort de la reine menacent eux aussi d’intervenir ; tous les citoyens susceptibles de prendre les armes et de servir dans la Garde Nationale sont placés en service actif ;  La Fayette, commandant de l’Armée du Centre se trouve aux portes de Sedan. Le 10 aout à Paris une commune insurrectionnelle a renversé la commune légale et déposé le roi qui est emprisonné au Temple. Des commissaires sont envoyés de Paris vers les départements pour coordonner la défense nationale.

    Ainsi Sedan voit arriver le 14 aout trois messieurs, Antonnelle, Péraldy et Kersaint, avec leur secrétaire Clairval. Ils sont porteurs de passeports suspects, raturés et exigent obéissance totale aux ordres qu’ils  donneront. La nouvelle de la déposition du roi a ulcéré La Fayette qui a « chauffé » la municipalité et celle-ci sous son influence signe un décret d’arrestation des représentants parisiens. En voici un extrait :

     

    … Le conseil général délibérant sur la nature des passeports présentés, considérant les circonstances où se trouve la patrie, arrête que les sieurs Kersaint, Péraldy, Antonnelle et Klairval seront provisoirement mis en état d’arrestation.

    Délibérant ensuite sur la nature des pouvoirs dont les soi-disant commissaires sont porteurs, considérant qu’au moment où ils auraient été conférés, l’assemblée nationale, obsédée par la horde des factieux qui remplissaient la capitale de sang et de carnage, n’a pu agir avec liberté, et que ce n’est que pour éviter de plus grands crimes qu’elle a pu consentir au décret de suspension du Roi, décret qui viole de la manière la plus outrageante la constitution ; décret ou plutôt acte monstrueux qu’elle doit se faire un devoir de révoquer aussitôt que ses oppresseurs l’auront rendue à elle-même ; considérant que tous les actes émanés (...) sous le glaive des assassins sont frappés de la même nullité.

    Considérant que si les soi-disant commissaires étaient députés, ainsi qu’ils s’en qualifient, ils n’auraient point accepté une mission destructive de la constitution, qui tend à tromper le peuple, à soulever l’armée et à lui retirer les braves généraux qui la commandent, qu’on ne peut donc les regarder que comme des émissaires de la faction qui a usurpé les pouvoirs expressément délégués par la souveraineté nationale.

    Considérant que le Roi, son auguste famille ainsi que tous les députés fidèles à leurs devoirs sont encore aux mains des factieux, arrête que les soi-disant (….) Demeureront en cette ville sous bonne et sûre garde, y resteront en otages jusqu’à ce qu’il soit notoire que l’assemblée nationale et le Roi soient libres et n’aient plus rien à craindre de leurs oppresseurs.

     

    Signé … de tous les futurs guillotinés.

     

    La détention des trois commissaires a été confortable et brève ; les députés des Ardennes ayant promptement écrit à leurs collèges municipaux de les libérer, le 20 les « otages » étaient libres et ils reçurent de bonne grâce les excuses de leurs geôliers. Il n’y avait pas eu de sang versé, juste un peu d’amour-propre froissé, mais cela avait été réparé. Il faut dire que La Fayette, le 19 aout, était tout bonnement parti de l’armée, qu’il s’était rendu aux Autrichiens et que ceux-ci l’avaient emprisonné.

     

    Et voilà toute l’affaire.

    Le maire Desrousseaux, qui n’avait jamais cessé de l’être, poursuit sa tâche, chacun retourne à ses occupations.

    Le mois suivant, le 22 septembre 1792 est déclaré le premier jour de l’an I de la République et cela a dû causer bien des complications administratives dans les bureaux de la mairie. Rien de plus grave ne se passe pour eux pendant 18 mois. Mais à Paris, au printemps suivant, la Terreur s’installe, qui durera du 6 avril 1793 au 10 juin 1794, ou si l’on veut parler en « nouveau style » du 17 germinal an I au 22 prairial an II, date à laquelle elle s’amplifie encore et devient la Grande Terreur, jusqu’à la chute de Robespierre le 9 Thermidor (27 juillet 1794).

    La Terreur finit par atteindre Sedan : le 10 floréal an II (29 avril 1794) un mandat d’arrêt est délivré contre l’ensemble du conseil.  Une véritable rafle a lieu. Ont-ils passé cette première nuit de suspects à l’abbaye du Mont Dieu comme l’affirme un moine bénédictin ? Le 11 ils se mettent en route pour Paris. Littéralement, ils « font la route », accompagnés de gendarmes et arriveront à Paris le 18 floréal. Le juge Verrier, malade, y sera transféré directement.

    J’ai retrouvé aux archives nationales leur feuille de route :

    La nuit du 11, ils l’ont passée à Mézières. Puis, Launois est défini comme « demi-étape » où les gendarmes prennent le relais, Launois –Rethel (coucher) – Isles  – Reims – Fismes – Soissons – Villers Cotterets – Crépy– Danmartin – Paris. D’après des calculs approximatifs sur les routes actuelles, cela ferait bien 270 km avalés en 8 jours ce qui fait une moyenne de 33,75 km par jour.

    A Paris, c’est la dure prison de la Conciergerie. Les prisonniers vivent entassés dans des conditions insalubres. Sans doute sont-ils ensemble, car à partir de 1794 on sépare les politiques, les « suspects », des prisonniers de droit commun. Sans doute aussi ne sont-ils pas « pailleux », ces pauvres réduits à coucher sur de la paille. Ils y restent du 18 floréal au 15 prairial (7 mai 1794 – 3 juin 1794) un petit mois pendant lequel, à Sedan on s’active à les défendre. Car on trouve dans leur dossier aux archives nationales, des lettres et des fragments de ce qui ressemble à une plaidoirie. La femme d’Hermès SERVAIS, par exemple,  Jeanne Joseph DELLEHE écrit ou fait écrire deux lettres.

    Hermès SERVAIS                    Hermès SERVAIS

    le concierge qui accueille les prisonniers avant leur transfert en cellule

     

    Lettre de Jeanne Joseph Déllehé, femme Hermès Servais, probablement adressée à  l’accusateur public Fouquier-Tinville.

     

    Sedan, 5 prairial an 2 de la République une et indivisible

    Citoyen,

    Mon époux étant à ce que l’on m’assure, détenu en la prison de la Conciergerie à Paris, et qui, à ce qu’on m’assure encore devra paraître au tribunal révolutionnaire à Paris, je dois à la vérité seule et à l’obligation où je suis, de te faire connaître son innocence. Je me bornerai donc à te joindre ici copie de l’exposé bref de sa vie politique, remis le 11 floréal dernier au citoyen Le Vasseur, représentant du peuple dans ce Département, ainsi que son certificat de civisme des autorités constituées, et de surveillance de cette commune, d’après lesquelles j’ai tout lieu d’être persuadée que tu seras convaincu de son innocence et pour laquelle je demande son acquittement en toute confiance.

              Salut et fraternité

              Jeanne Joseph Déllehé

              Femme Hermès Servais

     

    Copie du mémoire remis au citoyen le Vasseur, Représentant du Peuple à Sedan, contenant l’exposé bref de la vie politique du citoyen Hermès SERVAIS père, manufacturier de fers ouvrés au Fond de Givonne commune de Sedan.

     

    Depuis le commencement de la Révolution, il n’a cessé de se montrer un de ses plus zélés partisans. Il arma et équipa à ses frais ses trois fils* pour la Défense de la Liberté. Il ne cessa d’y exhorter ses concitoyens et notamment ceux qui partageaient avec lui ses travaux dans la fabrique de fer ouvré.

    Au mois de novembre 1791, il fut appelé par le suffrage de ses concitoyens à la place de Notable de la commune de Sedan. Il y remplit ses fonctions avec zèle et attachement, l’esprit d’intrigue et de faction lui fut toujours étranger, occupé entièrement à servir sa patrie, il n’eut jamais d’autre ambition.

    Au mois d’aoust 1792, il a signé, il est vrai, l’arrestation déjà faite des commissaires de l’Assemblée Législative. Mais ce ne fut que par l’instigation de ceux qui l’avaient délibérée et arrêtée sans sa participation, et qui lui assurèrent qu’elle était pour le bien général. Son peu de connaissances dans les affaires publiques l’empêcha de voir la faute qu’on lui fit commettre sans intention.

    C’est pourquoi depuis la fin de la session de ladite commune, quoiqu’ appelé à remplir différentes fonctions, il a cru ne les devoir pas accepter ne se croyant pas capable de les remplir, attendu qu’il n’a pas Louïe Bon (l’ouïe bonne) et qu’il est âgé de 66 ans.

    Néanmoins toujours animé du zèle de pouvoir être utile à ses concitoyens, dont il a toujours conservé la confiance, il a accepté et rempli diverses commissions dont l’a chargé la commune, pour le faubourg qu’il habite, situé hors des murs de la Ville, il en est encore chargé, malgré qu’il est occupé à faire fabriquer dans son usine de la commune de Douzy, des tôles à gargousse** pour les arsenaux de la République.

    Son patriotisme ne fut jamais équivoque, il a été égaré un instant, il appelle en témoignage de son civisme pur tous les républicains de cette commune,

              A Sedan, le 11 floréal an deuxième de la République française une et indivisible

                        Jeanne Joseph Déllehé

                        Femme Hermès Servais

     

    *ses trois fils sont : Nicolas François, né en 1767, François Hermès, né en 1771 et Noël Nicolas, né en 1776. En juillet 1792, « la patrie en danger », ils avaient respectivement 25, 21 et 16 ans.

    **les tôles à gargousse : les gargousses sont de petits sacs qui contiennent la charge destinée à un canon. Une fois remplis, ces sacs sont conservés dans des coffres, en tôle ou en bois.

     

    Certificat de civisme, fait à Sedan le 23 floréal l’an second de la République une et indivisible, par des officiers municipaux de Sedan :

    « … le citoyen Servais fabricant de poêles au Fond de Givonne … a toujours manifesté par sa conduite et ses discours le sentiment d’un vrai patriote et qu’il a rempli avec zèle, exactitude et fidélité les différentes fonctions que nous l’avons chargé d’exercer dans le fond de Givonne.

                        10 signatures

     

    On peut lire aussi un très beau texte d’une dizaine de pages, qui décrit avec lyrisme le cadre rude des Ardennes et le courage de ses habitants qui ont su en tirer le meilleur parti par leur travail. Ces honnêtes gens se sont laissés abuser par « le traitre La Fayette » et donc méritent l’indulgence. Sur un petit bout du même papier bleu et de la même écriture, on trouve le texte suivant qui ressemble à la fin d’une plaidoirie :

     

    Résumé de l’affaire de la municipalité de Sedan

    Document inachevé, non daté, non signé, portant le numéro 40 dans le dossier 870 (de l’ensemble W 879/1).

     

    Tout se réduit, dans cette affaire, à obtenir de l’indulgence pour un malheur, non pour une faute, ou tout au plus, pour une erreur de peu de jours.

    Pour une erreur de faits non de principes.

    Pour une erreur involontaire, inévitable ayant été préparée de longue main, par un traitre habile qui a trompé pendant deux ans la France entière.

    Pour une erreur qui n’a pas coûté une goutte de sang français ; qui a épargné à des Représentants une avanie dangereuse, à l’armée un écart désastreux.

    Pour une erreur expiée et réparée par des services constants et signalés, jugée d’ailleurs et absoute par décret du 1° septembre 1792 qui pouvait l’être en outre par l’application des articles VII et X du titre 1° de la loi du 10 juillet 1791 conférant le pouvoir supérieur aux commandants militaires dans les places en état de guerre ; et qui pourrait l’être encore aujourd’hui par l’application du titre 1° de la Convention du 26 juin 1793 rendu en faveur des administrations coupables qui se rétracteraient

    Pour une erreur, enfin d’hommes irréprochables dans toute leur vie ; d’artistes recommandables, importants peut-être, et citoyens d’une ville qui ne se soutient que par l’industrie qu’ils concourent à y faire fleurir…

     

    On aurait pu faire témoigner les trois commissaires parisiens que rien de grave ne s’était passé le 14 aout 1792, à Sedan. Malheureusement, 18 mois plus tard, Kersaint est lui-même passé par la Conciergerie, le Tribunal Révolutionnaire et la guillotine : il est tombé avec les Girondins en septembre 1793. Antonnelle aurait pu être précieux : il était directeur du jury du Tribunal Révolutionnaire au procès de ces mêmes Girondins, et il a hésité. Du coup, devenu suspect, il est interné au Luxembourg et libéré seulement en juillet 1794. De Peraldy, plus de traces.

     

    Mais auraient-ils pu véritablement changer le cours des choses ? La défense avait peu de chances de se faire entendre.

     

    A l’aube de leur comparution, des huissiers parcourant la prison de la Conciergerie, les avaient rassemblés. Ils étaient montés dans une salle au premier étage par un escalier étroit et obscur attendre l’audience. On les fait enfin entrer dans la salle du Tribunal, l’ancienne salle des Gardes, sous les huées de la foule, ils s’assoient sur des gradins pour être mieux vus et le procès est expédié.

    La condamnation est prononcée. Le Tribunal a d’ailleurs fait une bonne provision de condamnations en blanc. On les conduit alors dans la salle « de la toilette » où ils sont dépouillés de leurs objets personnels, puisque la République hérite de tous leurs biens. L’après-midi, ils attendent dans « le coin des douze », la charrette à 12 places qui les amène Place de la Révolution, l’ancienne Place Louis XV, et future Place de la Concorde où ils seront guillotinés en public.

     

    Le docteur Antoine Louis avait expliqué à une Assemblée Législative réticente que la guillotine était l’outil le mieux adapté à la décollation : sa lame en biais, « en pénétrant dans la continuité des parties, a sur les côtés une action oblique en glissant et atteint surement au but….  En considérant la structure du cou, composée de plusieurs os dont la connexion forme enchevauchure, il n’est pas possible d’être assuré d’une prompte et parfaite séparation en la confiant à un agent susceptible de varier en adresse par des causes morales ou physiques. » Comment résister à une argumentation pareille ?

    Hermès SERVAISHermès SERVAIS

     

     

     

     

     

     

               Guillotin                                                                      la guillotine

     Puis dernier voyage, les Errancis.

    Ou plutôt, non, le dernier sera les Catacombes.

     

    Y a-t-il une suite à l’histoire ?

    Pour Robespierre, qui 5 jours après le 15 prairial paradait, au faite de sa puissance sur Champ de Mars pour la première fête de l’Etre Suprême, la chute était proche : le 9 thermidor an II (27 juillet 1794), il rejoignait les Sedanais aux Errancis, lui qui affirmait : « La Terreur n’est pas autre chose que la justice prompte, sévère, inflexible. »

     

    Pour ma famille, certainement le choc a été rude. Pourtant, la Révolution ne parait pas leur avoir confisqué leur bien, puisqu’ils restent dans la région jusque vers 1815. La Platinerie de Douzy semble avoir changé de mains vers cette date, passant aux frères Rahon. Les SERVAIS descendent alors vers la Loire où, de patrons artisans ils deviennent ouvriers de grosses compagnies. Ils garderont le silence sur ce que l’ancêtre a subi.

     

     Pour moi, la découverte a été bouleversante et j’ai traqué chaque détail comme si je menais une enquête policière. J’aurai une pensée, le 3 juin, pour l’ancêtre de 66 ans, dur d’oreille d’avoir tapé sur du métal toute sa vie, qui est mort avec ses compagnons sur l’échafaud, et je ne verrai plus la Place de la Concorde du même œil.

     

     

    Christiane SELLAL, née SERVAIS

    A Saint-Paul-Trois-Châteaux, le 2 décembre 2009