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UP tricastine

  LA GUERRE DE 14 -18 VUE PAR LES ECRIVAINS

 

 

                                                                             
Plus de 500 écrivains sont morts pendant la guerre ou après, des suites de blessures. Les plus connus sont Alain-Fournier et Charles Péguy (tous deux morts en 1914), Louis Pergaud (1915) Guillaume Apollinaire (1918).

Cette première séance commencera par la lecture d'un court poème d'Apollinaire  Il y a... , puis une analyse du livre d'Henri Barbusse, le Feu, paru en 1916.

 

                                                        IL Y A, de Guillaume Apollinaire                                              

 

Il y a un vaisseau qui a emporté ma bien-aimée
Il y a dans le ciel six saucisses et la nuit venant on dirait des asticots dont naîtraient les étoiles
Il y a un sous-marin ennemi qui en voulait à mon amour
Il y a mille petits sapins brisés par les éclats d'obus autour de moi
Il y a un fantassin qui passe aveuglé par les gaz asphyxiants
Il y a que nous avons tout haché dans les boyaux de Nietzsche de Gœthe et de Cologne
Il y a que je languis après une lettre qui tarde
Il y a dans mon porte-cartes plusieurs photos de mon amour
Il y a les prisonniers qui passent la mine inquiète
Il y a une batterie dont les servants s'agitent autour des pièces
Il y a le vaguemestre qui arrive au trot par le chemin de l'Arbre isolé
Il y a dit-on un espion qui rôde par ici invisible comme l'horizon dont il s'est indignement revêtu et avec quoi il se confond
Il y a dressé comme un lys le buste de mon amour
Il y a un capitaine qui attend avec anxiété les communications de la T.S.F. sur l'Atlantique
Il y a à minuit des soldats qui scient des planches pour les cercueils
Il y a des femmes qui demandent du maïs à grands cris devant un Christ sanglant à Mexico
Il y a le Gulf Stream qui est si tiède et si bienfaisant
Il y a un cimetière plein de croix à 5 kilomètres
Il y a des croix partout de-ci de-là
Il y a des figues de Barbarie sur ces cactus en Algérie
Il y a les longues mains souples de mon amour
Il y a un encrier que j'avais fait dans une fusée de 15 centimètres et qu'on n'a pas laissé partir
Il y a ma selle exposée à la pluie
Il y a les fleuves qui ne remontent pas leur cours
Il y a l'amour qui m'entraîne avec douceur
Il y avait un prisonnier boche qui portait sa mitrailleuse sur son dos
Il y a des hommes dans le monde qui n'ont jamais été à la guerre
Il y a des Hindous qui regardent avec étonnement les campagnes occidentales
Ils pensent avec mélancolie à ceux dont ils se demandent s'ils les reverront
Car on a poussé très loin durant cette guerre l'art de l'invisibilité


Guillaume Apollinaire(1880 - 1918)

 

 

                                                               LE FEU d' Henri BARBUSSE

 

UP tricastine

 

Barbusse est né en 1873. En 1914 il a donc 41 ans. Il a déjà été dispensé de tout service actif car il est fragile des poumons, il a séjourné en sanatorium. Il est antimilitariste. Et pourtant il s'engage dans l'infanterie, et insiste pour être au front, qu'il rejoindra en décembre 1914. Il se trouvera dans le Soissonnais, l'Argonne et l'Artois. Il est simple soldat dans une escouade où il participe aux corvées, aux gardes et aux assauts. Puis il sera brancardier. Il obtient deux citations. Il est réformé après 22 mois, une blessure et un séjour dans des hôpitaux où il compose le Feu.

Pourquoi s'est-il engagé ? Le 4 août il écrit au journal l'Humanité :
« Voulez-vous me compter parmi les socialistes antimilitaristes qui s'engagent volontairement dans la présente guerre ? ...Cette guerre est une guerre sociale qui fera faire un grand pas – et peut-être définitif – à notre cause ».
Et pourquoi avoir choisi l'infanterie, l'arme la plus exposée, et pourquoi en première ligne et pourquoi simple soldat ? Il n'est pas le seul à avoir fait ce choix et c'est un des mystères de cette guerre pour nous, 100 ans après.
Il devient ensuite un militant pour la paix, adhère au PCF, crée avec Romain Rolland « le mouvement contre le fascisme et pour la paix ». Il meurt à Moscou en 1935. Il est enterré près du Mur des Fusillés de la Commune de Paris.

Son livre paraît en feuilleton à partir d’août 1916 et aussitôt publié, en novembre, il remporte le prix Goncourt (ce prix en 1915, 1916, 1917, 1918 est allé à un livre de guerre ; en 1919, Roland Dorgelès avec les Croix de bois le rate au profit de Proust pour A l'ombre des jeunes filles en fleurs .

Le Feu est composé de 24 chapitres de longueur très inégale, de deux à une soixantaine de pages (sur 350) Le chapitre intitulé le feu est le 20°, il fait un tout avec celui qui précède (bombardement) et celui qui suit (poste de secours) : en tout 110 pages qui racontent un assaut. Le reste est une mosaïque qui assemble des descriptions de soldats, de menus objets (l’œuf, les allumettes) un chien, une histoire d'amour (idylle), des scènes de front et de cantonnement, la vie quotidienne d'une escouade, petite unité d'une quinzaine d'hommes sous le commandement du caporal Bertand. Le sous-titre du livre est d'ailleurs  Journal d'une escouade 
Le premier chapitre s'intitule Vision: des malades dans un sanatorium apprennent la déclaration de guerre et chacun réagit contre son camp (« J'espère que l'Allemagne sera vaincue » dit l'Allemand). Un orage éclate et une vision apparaît : une colonne de feu, une colonne de nuées, des aigles qui semblent voir la plaine en bas, faite de boue et d'eau. La vision se rapproche et des naufragés apparaissent, « et il leur semble que ce sont des soldats... » Mais un espoir « l'avenir est dans les mains des esclaves... le vieux monde sera changé par l'alliance que bâtiront un jour entre eux ceux dont le nombre et la misère sont infinis. »
Le chapitre deux commence avec les mêmes images : la colonne de feu, le vol d'oiseaux terribles, qui cette fois monte en cercles pour regarder la terre et c'est par leurs yeux qu'on voit le champ de bataille, champ de stérilité, la terre devenue désert : tout est mouillé, suintant, lavé, naufragé. Le dernier chapitre (Aube) reprendra cette image du monde englouti dans la boue et l'espoir de renouveau, malgré tout.

Puis par un effet d'engloutissement on s'enfonce et l'auteur dit simplement « c'est la tranchée ». Là, la 1° personne apparaît : « je vois des ombres émerger... se mouvoir, masses énormes et difformes : des espèces d'ours qui pataugent et grognent : c'est nous ». Il fait la description de chacun d'eux et conclut : « c'est l'escouade de Bertrand ». Tous différents par l'age, le métier, la race, « mais pourtant on se ressemble ...même caractère simplifié d'hommes revenus à l'état primitif.
Ce qui les unit, c'est aussi un parler « le même parler, fait d'un mélange d'argots d'atelier et de caserne, et de patois, assaisonné de quelques néologismes , qui nous amalgame, comme une sauce.» Barbusse essaie de restituer l'accent régional et l'origine sociale dans les dialogues. Il est chargé de témoigner pour eux, comme seul intellectuel du groupe, y compris les gros mots. Les injures sont abondantes et pittoresques : crapulard, morpion, face de noix, guignol, raclure, bec d'asticot, peau d'hareng saur, Du Fessier, pou volant, vieille colique... Mais on ne lui fait pas confiance : « tes trop poli... t'auras de la peine au dernier moment. »
Outre les gros mots, il y a les mots de la guerre :
la tranchée avec son parapet et ses créneaux, les boyaux et les sapes,
les armes, canon de 75, obus fusants ou percutants,
les dégâts qu'elles font : marmite, entonnoirs,
l'équipement : le barda, les poches (18 en tout), les habits, la capote, le pantalon (rouge garance jusqu'en septembre 14, puis bleu horizon), la veste, le sac, le quart (qui n'en est pas un), la musette, la cartouchière, le fusil, le bouteillon pour certains (de Bothéon qui inventa cette sorte de marmite de régiment), les objets personnels, photos, lettres, briquet d'amadou, boussole, papier, lacets, glace, cuiller-fourchette, bougie, aspirine... dans le sac réglementaire et obligatoire : deux boites de singe, 12 biscuits, deux tablettes de café, deux paquets de potage condensé, un sachet de sucre, le linge d'ordonnance et les brodequins de rechange, la couverture un couvre-pieds, une toile de tente, l'outil portatif, la gamelle et l'ustensile de campement.
Le quotidien, manger et boire : le pain (le saint Honoré) en boules attachées en guirlandes autour de cou des hommes de corvée, les fourriers. La soupe, le vin (le fuchsia), la gniole (qu'un original, le narrateur, préfère se mettre sur les cheveux)
les poux (les totos, les gos) les feuillées, les corvées.
L'attente. La montée en première ligne puis la relève et la descente au cantonnement pour le repos, les marches. La permission. L'assaut. L'hôpital si on a la chance d'avoir « la bonne blessure ».

Mais ce quotidien n'est pas celui de tous , c'est celui du fantassin qui se plaint amèrement de ceux qui y échappent : les planqués, les embusqués, les profiteurs.
Le chapitre 9 (la grande colère) les énumère : l'anguille qui échappe au front par tous les moyens, servilité, simulation... les gendarmes qui « auront eu une drôle de façon de faire la guerre, pour des soldats de profession médaillés et pensionnés , qui cherchent d'abord où bien loger et bien manger » pour ensuite faire de la répression envers les soldats, les gens de bureaux (« je n'aurais pas cru que pendant la guerre, y avait tant d'hommes sur des chaises »), les auxiliaires (« pendant que t'es là-bas, je reste donc dans la capitale à la merci d'un taube ou d'un zeppelin »). Dans l'armée même il y a des embusqués : les officiers (« Minute. Depuis le commencement, y en a quelques uns d'eux autres qui ont été tués par un malheureux hasard ; de nous, y en a quelques uns qui vivent encore, par un hasard heureux. C'est pas pareil. »). Les profiteurs qu'on ne voit pas, les gens dorés (« pourquoi faire la guerre, on ne sait pas... mais pour qui, on peut le dire »)

Dans ce quotidien difficile, apparaissent quelques animaux, ceux liés à la guerre comme les aigles symboliques du début, mais aussi un cheval et un chien. Le cheval « cui-là, qu'a les pattes larges et qu'on dirait qu'il a des pantalons, eh ben, l'était blanc et on y a foutu une peinture pour qu'i change sa couleur. Le cheval en question se tenait à l'écart des autres, qui semblaient s'en méfier, et présentait une teinte grisâtre jaunâtre manifestement mensongère.
L' pauv' bougre ! dit Tulaque
Tu vois, les bourins, dit Paradis, non seulement on les fait tuer, mais on les emmerde.
Le chien Labri au chapitre 11 « Labri n'est pas heureux... Il est attaché toute la journée. Il a froid, il est mal, il est abandonné. Il ne vit pas sa vie. Il a de temps en temps des espoirs de sortie en voyant qu'on s'agite autour de lui, il se lève en s'étirant et ébauche un frétillement de queue. Mais c'est une illusion, et il se recouche, en regardant exprès sa gamelle presque pleine. Il s'ennuie, il se dégoûte de l'existence. »
Ce chapitre parle en réalité du soldat Fouillade, le Sétois triste et désargenté. Leur rencontre se résume par « leurs deux regards sont pareils ». Puis à la fin d'une journée de repos gâchée, un face à face : « Y a rien à faire, rien. Il ne veut pas en dire davantage à Labri pour ne pas l'attrister ; mais le chien approuve en hochant la tête avant de refermer les yeux .
Fouillade n'espère plus qu'une chose maintenant : dormir pour que meure ce jour lugubre, ce jour de néant, ce jour comme il y en aura encore tant à subir... avant d'arriver au dernier jour de la guerre ou de sa vie ».
Le parallèle entre les deux est frappant et le chien est la métaphore de l'homme.
Mais parfois il fait beau et le cantonnement est presque confortable, dans une ferme, par exemple
« Nous trônons dans la basse-cour.
La grosse poule , blanche comme le fromage à la crème, couve dans un fond de panier... Mais la poule noire circule. Elle dresse et rentre pas saccades, son cou élastique, s'avance à grands pas maniérés ; on entrevoit son profil où cligne une paillette, et sa parole semble produite par un ressort métallique. Elle va, chatoyante de reflets noirs et lustrés, comme une coiffure de gitane, et, en marchant, elle déploie ça et là sur le sol une vague traîne de poussins.
Ces légères petites sphères jaunes... se précipitent sous ses pas par courts crochets rapides et picorent. »
Les petits canards, le chien, les abeilles la pie, le grillon sont regardés avec intensité et procurent une joie profonde : c'est le petit peuple de la paix.

Dans ce monde masculin apparaissent quelques figures de femmes, elles aussi liées à la guerre ou à l'écart.
Eudoxie, qui suit secrètement l'escouade, amoureuse du soldat Farfadet (le chapitre 16 s'intitule Idylle) mais elle apparaît dès le chapitre 4 : « … elle se dressait debout à la lisière des arbres, qui formaient un fond de hachures violâtres – svelte, la tête tout allumée de blondeur ; et on voyait dans sa face pâle, les tâches nocturnes de deux yeux immenses. Cette créature éclatante nous dévisageait en tremblant sur ses jambes, puis brusquement elle s'enfonça dans le sous-bois comme une torche ». Le narrateur l'appelle « la femme-biche » et un autre soldat tombe amoureux d'elle, épais et maladroit «l'homme-boeuf » . Il est repoussé mais plus tard, c'est lui qui trouve le cadavre pourri d' Eudoxie en creusant une sape. Il est forcé de le déplacer dans le passage étroit et « j'ai été une demi-heure à me nettoyer de son toucher et de c'te odeur qu'elle me soufflait malgré moi et malgré elle. Ah ! Heureusement que je suis esquinté comme une pauvre bête de somme. 
Il se retourne sur le ventre, ferme ses poings et s'endort, la face enfoncée dans la terre, en son espèce de rêve d'amour et de pourriture».
Par contraste, voici une femme du pays de la craie où loge l'escouade : « maigre et sans relief. Elle a une tête inexpressive, figée, cartonnière... 'les femmes ici a sont laides, c'est des remèdes'. »
Une jeune fille est évoquée par ses bottines que cire amoureusement un soldat. Une épouse « grosse femme mafflue » sur une photo pour laquelle un autre soldat fait patiemment une bague, la femme d'un officier « c'tte poison » qui pousse son mari aux mauvais traitements, la femme de Poterloo, épiée par son mari lors d'une échappée clandestine, riant avec des Allemands dans sa maison, la permission ratée d'un autre qui doit passer la seule nuit avec sa femme avec d'autres permissionnaires, la mère qui écrit son inquiétude pour son fils, les femmes de la ville lors des permissions :
« Nous nous trouvons tout à coup face à face avec une créature édentée qui sourit jusqu'au fond de la gorge... Quelques cheveux noirs se hérissent autour de son chapeau. Sa figure aux grands traits ingrats, criblée de petite vérole, semble une de ces faces mal peintes sur la toile à gros grains d'une baraque foraine.
- Elle est belle, dit Volpatte »
Plus loin : « Or, une dame très élégante qui froufroute, rayonne de soie violet et noir, et est enveloppée de parfums, avise notre groupe et, avançant sa petite main gantée, elle touche la manche de Volpatte puis l'épaule de Blaire. Ceux-ci s'immobilisent instantanément, médusés par le contact direct de cette fée. » Dans un café, une autre leur décrit, assurée, à la fois leur malheur et leur héroïsme et ils acquiescent, se renient et sont renvoyés à leur état « d'étrangers pauvres »
C'est la dernière mention d'une femme et elle consacre leur condition de parias.

Bien sûr la mort et les cadavres sont présents partout. Ils sont racontés ou vus.
Dès le chapitre 3 (la descente, c'est-à-dire le retour de ceux qui étaient en première ligne) on voit revenir une compagnie décimée. Les survivants font le récit des morts, détaillées et horribles. Et ils rient et sont heureux : « si ces hommes sont heureux, malgré tout, au sortir de l'enfer, c'est que, justement, ils en sortent.... Ils jouissent de la gloire infinie d'être debout »
chapitre 10, un récit de la mort d'un fusillé pour l'exemple, révoltante et indigne : « on l'a attaché à ce petit poteau bas, ce poteau à bestiaux. Il a dû être forcé de se mettre à genoux ou de s'asseoir par terre avec un petit poteau pareil. »
deux descriptions de cadavres allemands :
Et qu'est-ce que c'est que ça ?
 Une borne ? Non, ce n'est pas une borne. C'est une tête, une tête noire, tannée, cirée. La bouche est toute de travers, et on voit la moustache qui se hérisse de chaque côté : une grosse tête de chat carbonisé. Le cadavre – un Allemand – est dessous, enterré en hauteur. 
Et ça ?
C'est un lugubre ensemble formé d'un crâne tout blanc, puis à deux mètres du crâne, une paire de bottes, et, entre les deux, un monceau de cuirs effilochés et de chiffons cimentés par une boue brune. »
Deux photos parues dans la presse illustrée de l'époque montrent exactement ces deux cadavres, le second simplement « arrangé », une cage thoracique bien disposée remplaçant la « boue brune » et un casque à pointe coiffant le crâne.
la première mort vue est racontée au chapitre 12 (le portique)
« Tout à coup, une explosion formidable tombe sur nous. Je tremble jusqu'au crâne, une résonance métallique m'envahit, une odeur brûlante de soufre me pénètre les narines et me suffoque. La terre s'est ouverte devant moi. Je me sens soulevé et jeté de côté, plié, étouffé et aveuglé à demi dans cet éclair de tonnerre... Je me souviens bien pourtant : pendant cette seconde où, instinctivement, je cherchais, éperdu, hagard, mon frère d'armes, j'ai vu son corps monter, debout, noir, les deux bras étendus de toute leur envergure, et une flamme à la place de la tête ! »
Dans les chapitres 19, 20 et 21, sur l'assaut, les descriptions sont nombreuses et terribles avec la descente hallucinante vers le poste de secours souterrain qui sera finalement bombardé, lui aussi.
Le dernier chapitre décrit « un surnaturel « champ de repos », « l'eau a tout pris », le silence est total, « où sont les hommes ?  Peu à peu on les voit... enduits de boue des pieds à la tête, presque changés en choses .» Vivants et morts, Français et Allemands se ressemblent, le narrateur et le soldat Paradis émergent et se regardent « On a des figures tellement lassées que ce ne sont plus des figures ; quelque chose de sale, d'effacé et de meurtri, aux yeux sanglants, en haut de nous. Nous nous sommes vus sous tous les aspects depuis le commencement – et pourtant, nous ne nous reconnaissons plus. » On leur raconte quelques sauvetages : celui dont la capote pesait au moins quarante kilos, celui aux jambes nues parce la terre lui a arraché son pantalon, son caleçon, ses souliers. Survivants et morts, « on s'endort pêle-mêle dans la fosse commune. »

L'originalité du livre.
C'est à la fois le témoignage des 22 mois de l'auteur à la guerre et aussi une création littéraire, où divers styles se mêlent. Le narrateur n'est jamais très objectif, ni neutre, il est tour à tour observateur et impliqué, il alterne le « je » et le « nous », il décrit souvent en poète, avec un style imagé et parfois précieux, avec des raccourcis (l'homme-boeuf, la femme-biche, l'homme-lettres...)
L'atmosphère du livre doit beaucoup au choix de décrire l'enfouissement dans la terre (tranchées, boyaux, sape) et par contraste quelques remontées à la surface où les soldats découvrent le saccage de la terre : un village disparu, des arbres déchiquetés, une route « défigurée », et même une fois par le récit d'un aviateur, une vue aérienne.
L'heure choisie est presque toujours la nuit ou l'aube (17 chapitres en tout) : obscurité ou lumière blafarde.
Mais l'ironie permet d'affirmer qu'on est quand même un peu maître de soi et toujours humain. Ironie des soldats eux-mêmes :
« Des civils ! Pourvu qu'ils tiennent ! C'est la phrase sacramentelle. Elle fait rire malgré qu'on l'ait entendue cent fois. Le soldat … la considère comme une atteinte ironique à sa vie de privations et de dangers. »
« Il faut bien qu'il y en ait qui fassent fortune. Tout le monde ne peut pas se faire tuer »
« On voit bien que vous ne risquez pas vot' argent, vous. - Non, nous ne risquons que not' peau. »
un cousin de Paris … « 'pendant que t'es là-bas, je reste donc dans la capitale, à la merci d'un taube ou d'un zeppelin'... Cette phrase répand une douce joie et on la digère comme une friandise »
Le poteau du fusillé pour l'exemple : « une croix de guerre grossière, découpée en bois, y était clouée et portait : « A Cajard, mobilisé depuis août 1914, la France reconnaissante. »
Ironie parfois involontaire, comme le récit de la permission ratée et de la seule nuit avec sa femme, en présence de quatre soldats immobilisés par la pluie : « Mariette et moi, on n'a pas dormi. On s'est regardés, mais on regardait aussi les autres, qui nous regardaient, et voilà. »
Ou bien, avant l'assaut, dans la tension générale, l'exposé d'un soldat sur le commandant qui ne sait pas fumer la pipe … « à force d'être poussée à blanc et cuite jusqu'aux moelles sa pipe lui pétera dans le bec, devant tout l'monde. Tu voirras. »
Ironie involontaire de l'aviateur qui a survolé une plaine où deux messes identiques se déroulaient, très proches, l'une française l'autre allemande : « Ce n'est pas le départ des prières que je ne comprends pas, c'est leur arrivée .»
Ce qui fait l'originalité de ce livre c'est le glissement continuel entre hommes, bêtes et nature dont les univers se confondent.
Au début, de la boue émergent des formes : « ours », « pingouins ». Les hommes se grattent « comme un gorille » ou « comme un ouistiti », « c'est-i qu'on devient pareils à de bêtes à force de leur ressembler ».
pendant le repos : « on voit la vie des choses, on assiste à la nature . »
l'épisode du fusillé est précédé par la description dune nature paisible, d'arbres calmes, de chemins creux, de verdure tendre. Le contraste avec la mise à mort du soldat par ses propres camarades est d'autant plus brutal et absurde.
On a vu que le chien et Fouillade se ressemblaient : mêmes regards, mêmes destins
Le portique est décrit deux fois : le matin au soleil et la nuit, juste avant la mort du frère d'armes : « A la fourche des deux boyaux, sur le champ, au bord, voici comme un portique. Ce sont deux poteaux appuyés l'un sur l'autre avec, entre eux, un enchevêtrement de fils électriques qui pendent comme des lianes. Cela fait bien. On dirait un arrangement, un décor de théâtre. Une mince liane grimpante enlace l'un des poteaux et, en la suivant des yeux, on voit qu'elle a déjà osé aller de l'un à l'autre. »
« Où sommes-nous ? … Sur le fond à peine distinct du ciel couvert, je découvre le rebord de la tranchée, et voici tout à coup apparaître à mes yeux, dominant ce bord, une espèce de poterne sinistre faite de deux poteaux noirs penchés l'un sur l'autre, au milieu desquels pend comme une chevelure arrachée . C'est le portique ».
« la pluie et la négligence ont fait mourir le feu ...les cadavres des tisons »
descriptions de deux hommes, l'un vêtu d'une pelisse blanche et brune «étrange animal cabalistique », l'autre, « tronc d'arbre ambulant... une découpe en carré présente une face jaune en haut de l'épaisse et massive écorce du bloc qu'il forme, fourchu de deux jambes. »
 là où il n'y a pas de morts, « la terre elle-même est cadavéreuse »
deux autres descriptions parallèles d'un arbre et d'un homme : «  Puis page suivante : « un blessé effrayant : il est là, debout, dans le vent, enraciné là ; dans son capuchon tout relevé qui bat l'air, on voit sa figure convulsée et hurlante, et on passe devant cette espèce d'arbre qui crie »
les mouvements de troupes : « pauvres bêtes vulnérables que pourchasse la meute épouvantable des obus » « on verra rouler et confluer les longs ruisseaux d'hommes arrachés des champs de bataille, de la plaine qui a des entrailles, et qui saigne, et pourrit, là-bas, à l'infini.»

On voit bien les glissements continuels de l'homme à l'animal ou de l'animal à l'homme, de la nature à l'homme ou de l'homme à la nature. Ce qui souvent crée une sensation d'hallucination, quelque chose de l'enfer de Jérome Bosch.
Le dernier chapitre commence avec l'engloutissement dans la boue, l'indifférenciation des combattants noyés, morts ou vivants, mais il se termine avec l'idée que l'espoir demeure et pour l'illustrer, une description que voici :
« Et tandis que nous nous apprêtons à rejoindre les autres, pour recommencer la guerre, le ciel noir, bouché d'orage, s'ouvre doucement au dessus de nos têtes. Entre deux masses de nuées ténébreuses, un éclair tranquille en sort, et cette ligne de lumière, si resserrée, si endeuillée, si pauvre, qu'elle a l'air pensante, apporte tout de même la preuve que le soleil existe. »

 

 
                                               
                                                   LE GRAND TROUPEAU  de  Jean Giono



Publié en 1931 ce livre est très différent des autres livres des écrivains combattants. Il est très peu précis sur les lieux, sur les événements, sur les combattants. Il y a très peu de personnages. A la guerre Joseph et Olivier. Quelques soldats comme eux, un ou deux officiers, dont un capitaine. Au pays, Julia, la femme de Joseph, vit avec son beau-père et sa belle-sœur, Madeleine, qui aime Olivier. Le livre a donc deux centres : la guerre et le pays et on passe alternativement de l'un à l'autre. L'atmosphère, la tonalité, sont radicalement opposées. Un univers d'hommes où règnent la souffrance, la folie, et un univers de femmes lui aussi en souffrance. Les deux univers se rencontrent parfois, si l'un des deux hommes est en permission ou réformé après une blessure. D'ailleurs les deux reviennent abîmés : Joseph amputé d'un bras, et Olivier quelques doigts en moins. Les femmes ont vécu des épreuves : Julia que sa sensualité frustrée pousse vers un déserteur, et Madeleine qui a mis au monde une enfant abîmée elle-aussi par un avortement raté.
Mais à la fin du livre, elle accouche d'un autre enfant et celui-là, né en temps de paix, avec le vieux berger pour parrain, est une promesse d'espoir en la vie.

Trois parties ;
     La première a 6 chapitres, elle décrit les débuts de la guerre et laisse deviner la grande menace qui pèse sur tous avec "le corbeau" (à la guerre),  puis à la fin, la « mouche à viande » (au pays).
    La deuxième partie a quatre chapitres, la mort s'installe avec une veillée funèbre au pays et le carnage à la guerre. L'abattage des bêtes de boucherie, dans les deux lieux sert de symbole.
    La troisième partie a 10 chapitres. Le combat des hommes pour sortir de leur état de bêtes. Après le combat d'Olivier contre la truie, l'image finale du bélier-maître, guéri, qui retrouve le berger et flaire le nouveau-né comme un agneau : réconciliation des hommes et des bêtes.
20 chapitres en tout, dont les titres sont très frappants, certains à tonalité biblique (Le cinquième ange sonne de la trompette, Une grande étoile tomba sur les eaux, Dieu bénisse l'agneau). Deux chapitres sont des noms de lieux : Verdun et Santerre. Certains sont des paroles prononcées par un personnage ( A la charité du monde, Mon amour !) D'autres, des paraboles (La biche a laissé son faon, car il n'y avait point d'herbe, Et la source des eaux devint amère) Quelques uns sont des résumés de chapitres (Julia se couche, La mouche à viande, Sous la main gauche).

Dans ce livre aussi, le début et la fin se font écho. Le premier chapitre dont le titre est Elle mangera vos béliers, vos brebis et vos moissons décrit la descente des bêtes réunies en un seul gigantesque troupeau le lendemain du départ des hommes. Descente à marche forcée qui tue de nombreuses bêtes. 
« - Si  tu en juges par la grosseur, disait le cordonnier revenu, si tu en juges par l'épaisseur, parce que ça c'est comme une eau de ruisseau ou de fleuve, ce troupeau en est à peine en son milieu. Alors, pense un peu que, depuis huit heures de ce matin, il est là à couler, pense un peu qu'avec celui-là qui dort sur sa chaise et l'autre, là-devant, le premier, ça fait deux hommes en tout, pour tout ça. Pense qu'on a pas vu de chien, guère d'ânes et puis, dis-moi si ça n'est pas la marque qu'on est entré dans les temps maudits ? »
L'avant dernier chapitre s'appelle Le grand troupeau et décrit la débandade des hommes à la fin de la guerre et la mort de la plupart d'entre eux. Fin de ce chapitre
« - A l'abattoir ! dit  La Poule...
Au fond de l'horizon, dans cet endroit où le ciel se mélange avec la terre, les mitrailleuses commencent à grésiller comme de l'huile à la poêle . »
Au chapitre deux La halte des bergers le vieux berger confie un bélier mal en point au papé. Et dans le dernier chapitre Et Dieu bénisse l'agneau il revient chercher ce bélier au moment où naît le fils d'Olivier.

L'alternance des lieux n'est pas mécanique, il peut y avoir deux chapitres consécutifs à la guerre par exemple, ou une alternance à l’intérieur des chapitres. On s'habitue vite à chercher l'indice. On a plus de mal, parfois à comprendre ce qui s'est passé, car Giono n'explique rien, il restitue des dialogues décousus et c'est à nous à reconstituer la trame des événements. Par exemple dans le chapitre Santerre, les hommes échangent des répliques, inquiets d'une présence parmi eux (écoutez, tu entends la bougie, le briquet... Ah ! C'est la montre ...)
Ou bien il décrit les actions de son personnage. Par exemple, le chapitre Le vieux cheval :
« Où se cacher, où se cacher ? Elle court et tout est contre elle ; son pied ne connaît plus ni l'aire, ni ce bout de pré, ni rien. Tout se met à la traverse; elle trébuche sur les pierres et sa jupe s'enroule dans ses jambes. Où se cacher ? Julia est toujours décrite comme solide et enracinée et on comprend que quelque chose ne va vraiment pas bien mais on ne sait pas quoi et  on n'apprend que plus tard que Joseph a été amputé d'un bras.

Correspondances :
    le grand troupeau, début et fin, moutons et soldats
    le train, p. 125, qui emporte des bœufs et des hommes ;
    le village de la boucherie p127, puis Joseph, blessé au bras qui arrive au poste de secours où le major exténué tranche dans les membres à vif et fait jeter les morts dehors.
    Puis au pays, un boucher charme une truie dangereuse et malade (« c'est pour les soldats »)  avant de la tuer  et à la fin, à la guerre, le combat corps à corps d'Olivier avec une truie, au couteau, « celui du pain et du fromage » 
    Au ch. 4 Julia se couche avec l'odeur de cheval, celle de Joseph  et le chapitre suivant A la charité du monde commence par un rêve de Joseph qui se sent écrasé par un cheval.
    La mort du cordonnier racontée par une femme réfugiée au pays, chez sa sœur :
« En arrivant à Annet, devant la villa 'La Coquette', tu sais, on avait attaché Shumacker à la grille de devant. Je me dis ;'Et pourquoi ?' Tu te souviens, c'est celui-là qui faisait de si jolis souliers. 'Et pourquoi' je me dis. J'avance . Il était mort, mais là, mort, Delphine, mort tu sais. Le pauvre était tellement couvert de mouches qu'il en bougeait »
Après une pause, un blanc, un autre paragraphe, Madeleine leur dit ce qu'elle a fait du lapin qu'elle leur a apporté :
« Voilà, dit Madeleine en ouvrant la porte de la cuisine : J'ai pendu la peau à la fenêtre. J'ai mis le foie dans un bol. J'ai fait sauter le fiel. J'ai coupé les pattes. J'ai bien arrosé de vinaigre dans le ventre, comme vous m'avez dit. Les tripes sont dans le seau. C'est tout près. Mais vous devriez aller voir et le rentrer, il y a une grosse mouche dans la cuisine ».
    Olivier s'est fait mutiler la main, il raconte la chose à Julia, et tout de suite après :
« - Alors, voilà dit le papé en entrant, voilà ce qu'il a laissé. Il jette sur la table une patte de renard.  - Le piège s'est serré là. Lui, il a craqué l'os dans ses dents. Il s'est quand même arraché du piège. C'est du courage ! »

Deux personnages emblématiques, l'un au pays, une femme, et l'autre à la guerre, un capitaine :
    Julia, sans doute le personnage central du livre, ce qui est une autre originalité de Giono.
« Elle entre. Elle prend tout le large de la porte avec sa bonne chair de santé, taillée au fin couteau depuis la tête et le plein du cou jusqu'aux beaux pieds. Ses longues cuisses gonflent sa jupe. Elle lisse ses cheveux noirs et luisants comme l'huile de fond de jarre . »
« Elle est droite comme un bel arbre ou comme un pot de terre fine avec cette rainure que fait dans sa chair l'attache du jupon. Le poing gauche sur la hanche, elle suce doucement le café du bout de sa lèvre pointue . De temps en temps elle donne de petits coups de pieds dans l'herbe pour se mouiller de rosée. Cette petite herbe lui suce l'entre-doigts avec ses langues froides. Julia est toute en fleurs ».
Sa sensualité est exprimé à plusieurs reprises : l'odeur du cheval qui lui rappelle celle de Joseph (« Le Joseph avait toujours sur lui cette odeur vivante, comme l'odeur du cheval, l'odeur du travail et de la force. Quand il se déshabillait, ça vous gonflait le nez : une odeur de cuir et de poil suant. Ca sentait comme quand on prépare les grosses salades d'été et qu'on écrase au fond du saladier le vinaigre et l'ail et la poudre de moutarde. »... « Le sommeil vint tout de suite, et, juste au bord, Julia renifla sur sa main l'odeur du cheval, puis elle mit sa main entre ses cuisses et s'endormit. »
 le combat pour rire avec un gamin, l'apprenti du boucher, dont elle se dégage « saignante de honte » parce qu'elle a presque …
Et sa rencontre avec le déserteur dans la nuit et la campagne, où elle a vraiment.... .
Au retour de Joseph, amputé du bras droit, elle congédie le déserteur et rejoint son « homme » dans le lit : «Elle prend la main gauche de Joseph, elle écarte ces doigts d'homme. Elle met un de ses seins dans le plein de cette main gauche et, doucement, elle reste là, sous cette main, à respirer et à vivre » Ce chapitre s'intitule  Sous la main gauche .
    le capitaine, personnage qui s'est imposé à Giono, qui l'a contraint à réécrire quatre fois le livre, et dont il dit :« malgré la guerre – j'avais à ma disposition toute l'artillerie allemande pour le tuer – je ne réussissais pas à le tuer » Les deux gars du pays, Joseph et Olivier ont affaire à lui.
Joseph de retour d'une reconnaissance fait son rapport au capitaine, qui apparaît comme une caricature de militaire Scrogneugneu : il est grognon, il apparaît maladroit, empêtré dans son accoutrement, essoufflé. « Joseph se cura la gorge.
A la passerelle, mon capitaine... Quoi, à la passerelle ? A la passerelle, mon capitaine, faudra se méfier. Ils ont des mitrailleuses pointées et puis des fusils à balle retournée et ça crapouillotte autour.... Au moindre bruit ils cherchent au projecteur et ils tirent là-dessus comme sur du jambon. L'autre soir, paraît qu'ils ont tiré plus d'une heure pour des rats qui trottaient sur la planche .
Le capitaine tranche : « Je viens de me renseigner sur le secteur. Ca va, c'est parfait. Il y a une passerelle. » Il examine ses hommes à la lampe « Dessous les casques, on voyait luire les yeux des hommes jusqu'au fond de la troupe. Ca semblait des pierres luisantes comme quand on découvre la lanterne devant toute l'assemblée des moutons. » Bien sûr, c'est un massacre, à la passerelle. Et le capitaine s'enfonce peu à peu dans la folie. Le chapitre Verdun est presque tout entier consacré à ce capitaine et c'est Olivier qui est à ses côtés.
 Il mange de plus en plus et grossit sans arrêt.Il rencontre Olivier, déclare qu'il lui faut une omelette, et plus tard, fait ses comptes :
« Alors, deux de la quatre, dit le capitaine : toi et lui. Moi, trois. Douze de la un, ça fait quinze. Quatre à la trois, ça fait dix-neuf. Le cycliste, s'il a pu passer au tunnel juste après nous, ça fait vingt. »Le capitaine est à la tête d'une compagnie. La compagnie est faite de 4 sections, c’est-à-dire de 16 escouades, soit environ 210 à 240 hommes. Et là, on se rend compte de l'énormité des pertes : vingt survivants.
 A la fin du chapitre, ivre et délirant, il rend compte à un colonel imaginaire : « Toute la compagnie est là, mon colonel. De son bras lourd de fatigue et d'alcool, il montrait la chambre vide et les grandes ombres »
Un infirmier lui vole son arme et se tire une balle dans la tête. Il reste de marbre. Plus tard, une description : « Il avait sa tunique et son ceinturon sanglé et il s'était fait beau à sa nouvelle manière : il ne se rasait plus, il avait trouvé un nouveau système plus pratique ; il coupait ses poils au ciseau, ras contre la peau. Ca lui faisait une tête d'ours. Il avait encore grossi. Il bouchait toute l'ouverture de la porte. »
Il choisit Olivier et La Poule pour être de garde toutes les nuits devant sa porte. Olivier a une hallucination : le forestier Regottaz. Le capitaine aussi délire : « Petite, tu n'as pas laissé Isabelle jouer dans la cour aujourd'hui ? Elle toussait un peu. Je lui ai demandé : 'Ca te fait mal ? '
Il y eut un gros silence.
Elle a tes yeux, il dit ; ses cheveux, c'est les miens. Le menton, la bouche, c'est la mienne ; le front, c'est ton front. Elle aura ma carrure, ça se voit. … Petite ! Ma fille ! Laisse ton surjet ; viens ma femme ; viens, viens, mon petit . »
Puis, alors que tous semblent sombrer, il y a comme des ressaisissements, ils se réapproprient leur humanité. Par exemple, le soldat, Jolivet rendu fou par l'absence de nouvelles de sa femme, envisage de tendre un collet pour renard et prendre ainsi le soldat allemand qui rôde près des lignes. Le braconnier (qui lui avait enseigné le collet) et le caporal s'insurgent contre cette barbarie. Jolivet finit par tomber sur le soldat allemand (« Camarade ») « C'était un pauvre homme, trop petit pour son épais costume, le cou au milieu du col comme un crayon, les manches allongées par tout ce qui était de reste aux épaules. Et pour ce visage, Jolivet pouvait regarder son propre visage avec le malheur débordant de ses yeux comme une flamme de lampe. »
« Passe ; je te vas mener au capitaine.
- Y a un prisonnier ici, mon capitaine !
Descends-le, dit le grognement en bas
J'ai mal fait, pensa Jolivet , allez, vieux ! Il dit doucement, on descend.
Sitôt en bas, le prisonnier se raidit, comme pendu à un nœud coulant, le cou tendu, le menton en l'air, le corps en bois, les doigts crispés sur le bord des cuisses. On ne voyait rien là-dedans, sauf là-bas, dans le fauteuil de bois, une grosse masse sombre.
Le capitaine se dressa en écrasant le fauteuil. Il venait. Sans bouger la tête du plein de son œil dérivé, le prisonnier regarda Jolivet et, dans le pauvre regard, dans ce trou d'eau bleu sale, tout se vit soudain : le grand désarroi du dedans, le déchiré, la blessure, l'écrasement du cœur ; ma femme, mes petits, ma chair, ma joie, le monde, la vie. Messieurs, pas tuer, pas tuer, Messieurs !...
Jolivet serra le canon de son fusil. Il regarda le capitaine.
S'il le touche, il pensa, s'il a le malheur de le toucher, je lui balance un coup de crosse sur la gueule.
De son gros corps le capitaine esquiva la table.
S'il le touche, je le crève, pensa Jolivet.
La crosse du fusil quitta le sol.
Cela se fit très vite ; le capitaine prit la main du prisonnier dans les deux siennes et il la tapota doucement.
On voyait maintenant son beau visage dans un large rire tiède qui éclairait sans faire de bruit.
Ainsi au plus noir de la guerre, à Verdun, deux hommes , Jolivet qui voulait prendre un ennemi au collet comme un animal a été rappelé à son humanité par un homme qui se rend et le capitaine dans sa folie réconforte un enfant perdu.
Fin : Olivier à la naissance de son fils : « Reste, berger, nous avons eu du malheur d'abord … Peut-être cette fois le bonheur va entrer dans la maison. Reste, tu donneras ce que tu sais ».
Donc le livre s'achève sur l'espérance, et une atmosphère qui évoque clairement la crèche …. mais sans les rois mages, avec la naissance d'un garçon qui est une réparation. 
Julia est là sur le seuil. Elle porte un  plein tablier de quelque chose. -  Qu'est-ce que c'est ? demandent le papé et Olivier ensemble. Un gros garçon. Fais voir. Le papé met la main sur cette petite chair neuve encore, pleine de sang dans les plis ; il palpe à pleins doigts la figue d'entre jambes.Oui, c'est bien un homme, il a tout.
Le bélier s'avance et vient reconnaître l'enfant comme un agneau. »
Quant au berger, après avoir fait « les présents des bergers » (le vert de l'herbe, les bruits du monde, le soleil) il dit : « Bélier, viens ici. Souffle sur ce petit homme pour qu'il soit, comme toi, un qui mène, un qui va devant, non pas un qui suit. »
Le livre s'achève sur : « L'étoile  des bergers monte dans la nuit. »

 

 

 


                                          L'ETE 1914 de Roger Martin du Gard


 
Né en1881 – mort en 1958

De famille aisée il n'a pas besoin de travailler pour vivre et très jeune décide d'être écrivain, après la lecture de Guerre et Paix de Tolstoï. Il entre à l’École des Chartes, en sort en 1905 avec un diplôme d'archiviste paléographe. Il se juge, 30 ans plus tard « mauvais chartiste », mais dit-il, « J'ai acquis des méthodes de travail, une probité qui m'ont servi énormément, qui me servent encore chaque jour ». Et il ajoute : « Libre aux couillons d'en rigoler. »
Sa méthode de travail, c'est d'accumuler les fiches, de les déposer par terre dans son bureau, et de les insérer dans son roman, ce qui lui donne une forme un peu fragmentaire (cette forme sera plus tard dominante dans les années 1970). L'auteur impose ainsi à ses personnages leur contexte historique et social.
Dans son premier roman paru en 1913, Jean Barois, l'actualité tient une grande place : affaire Dreyfus, séparation de l'Eglise et de l'Etat.
Il a 33 ans en 1914, et dès le 3 août 1914, il est Maréchal des logis, affecté au service de transport matériel du 1° corps de cavalerie à Fontainebleau. Il est dans une unité automobile de ravitaillement et munitions, avec son frère. Il y reste jusqu'à la fin de la guerre.
Les Thibault, roman-fleuve, a été conçu dès 1920 et les huit livres sont publiés de 1922 à 1940. Deux frères de famille bourgeoise, catholique et conservatrice, Antoine et Jacques, en sont les héros principaux.
L'Eté 1914 (922 pages dans l'édition Folio) paraît en 1936 et l'année suivante l'auteur obtient le prix Nobel de littérature. Il couvre deux mois et demi, de juin à août 1914, c'est le récit de la marche vers la guerre. Le livre s'achève sur la mort de Jacques le 10 août 1914, huit jours après le déclenchement de la guerre.
Epilogue (326 pages) le huitième et dernier livre paraît en février 1940, quatre ans après le précédent. Il se situe en 1918 : le livre fait donc l'impasse sur les 4 ans de guerre. Il se termine par la mort d'Antoine huit jours après l'armistice du 11 novembre 1918. Il insiste, entre autres, sur l'espoir de construire la paix avec la Société des Nations voulue par le président Wilson.
Deux frères, Jacques et Antoine, sont les héros principaux de ces deux livres. Le premier, Jacques, est rebelle , socialiste, il a quitté la France pour Genève. L'autre, Antoine, est un médecin passionné par son travail et peu soucieux de politique. Le père, étouffant, grand bourgeois catholique, industriel fortuné, est mort sept mois plus tôt. L'auteur, alors, confronte ses personnages à un autre monstre : l'Histoire. Chacun va réagir selon sa nature face à la guerre.
 Jacques.
Pour faire son portrait, l'auteur a l'idée de décrire un véritable portrait peint par un ami de Jacques.
« Jacques était vu de trois quart, assis. Le portrait s'arrêtait aux genoux. L'épaule gauche fuyait en perspective ; l'épaule droite, le bras et le coude droit venaient avec vigueur en avant. La main musclée, largement ouverte sur la cuisse, faisait au bas de la toile, une tache claire, vivante. La tête, quoique levée en pleine lumière, penchée légèrement vers l'épaule gauche, comme entraînée par la masse de la chevelure et du front. Le jour tombait de gauche. Une moitié du visage restait dans l'ombre, mais, par suite de l'inclinaison de la tête, tout le front se trouvait éclairé. La mèche sombre, à reflets roux, qui le barrait de gauche à droite, augmentait encore, par contraste, la luminosité de la chair. (…) La forte mâchoire s'appuyait sur le col blanc, entrouvert. Un pli d'amertume, qui donnait au visage une sévérité farouche, ennoblissait la grande bouche, aux lèvres mal dessinées. Sous la ligne tourmentée des sourcils, le regard, tapi dans le clair obscur, était, à souhait, franc et volontaire, mais avec une expression trop hardie, effrontée, qui n'était pas ressemblante.(...) (le peintre) avait bien exprimé dans l'ensemble, la force massive qui émanait de front, des épaules, des os maxillaires ; mais il désespérait de jamais pouvoir fixer ces nuances de méditation, de tristesse et d'audace, qui se succédaient, sans se mêler, dans le regard mobile. »
De nombreuses indications psychologiques : la force, la détermination, la hardiesse (trop accentuée)  mais aussi le fait qu'il soit inachevé : il manque d'intériorité.
A la fin du livre, Antoine rendant visite à Jenny, la compagne de son frère pour peu de temps, découvre le tableau « attirant le regard comme une présence » Voici la description vue par Antoine : 
« … peint de trois quart, assis, la la tête hardiment levée, une main crispée sur la cuisse. Il y avait un peu de défi dans cette pose (…)Le regard encaissé, la grande bouche au pli amer, la mâchoire tendue, donnaient au visage une expression tourmentée, presque farouche. »
Que s'est-il passé entre ces deux descriptions qui figent le personnage ? Ce qu'Antoine appelle « l'absurde sacrifice » de Jacques, l'inutilité tragique de cet héroïsme.
Après l'assassinat de Jaurès, l'opinion bascule vers le fatalisme qui lui fait accepter la guerre. Jacques, pacifiste, décide de lutter jusqu'au bout. Il rédige un tract en français et en allemand pour le jeter, d'un avion, au dessus de la ligne de front, pour les soldats des deux armées, qui ainsi, s'opposeront à la guerre. La fin du tract : « Tous debout, demain, au premier rayon du soleil! ».
L'avion s'écrase avant qu'un seul tract soit jeté et prend feu. Jacques est vivant, mais blessé. L'auteur lui donne deux blessures symboliques : lui qui avait le don de la parole au point de faire basculer un auditoire, il a les mâchoires broyées et ne peut plus prononcer un mot. Il a aussi les jambes fracassées, lui qui était sans cesse en mouvement. Enfin, on lui a fabriqué des attelles pour ses jambes avec du bois de caisse sur lequel est écrit « fragil ». Les gendarmes qui doivent l'évacuer vers un poste de secours le nomment d'ailleurs ainsi « Fragil » ce qui augmente l'ironie du récit puisque sa force était la caractéristique du personnage. On le prend pour un espion. Il y a  une attaque ennemie et l'un des gendarmes qui transportent sa civière se sauve. La civière est confisquée pour un commandant blessé et le vieux brigadier qui reste seul auprès de lui finit par le tuer pour se sauver à son tour.
Fin du livre : « Sauvé! Il court. Il fuit le danger, sa solitude, son meurtre … Il retient son souffle pour galoper plus vite ; et à chaque nouveau bond, pour exhaler sa rancune et sa peur, il répète, sans desserrer les dents :
Fumier !... Fumier ! … Fumier ! ... »
Dans le dernier livre « Epilogue » Antoine découvre le fils de Jacques qui lui ressemble de façon frappante. Au contraire du tableau qui fait de lui un personnage figé, son fils, semblable à lui, mais vivant et enfant, ouvre toutefois des possibilités d'avenir.

Antoine a participé à la guerre et a été gazé. Il tient deux journaux : l'un intime sur ses réflexions, son évolution morale vers l'altruisme, son évolution politique vers le pacifisme. L'autre journal est médical : il note la progression de sa condition, les soins qu'il reçoit et leurs résultats, pour la science et pour les autres soldats gazés. Il meurt lui aussi, probablement suicidé.
Camus comparait les deux frères Thibault, l'un à Antigone, l'autre à Ulysse. Jacques reste un personnage figé, qui ne peut évoluer et que son idéalisme voue à la mort. Antoine, agonisant conserve le courage d'espérer et le goût de la fraternité. Il croit dans l'inéluctable progression de l'humanité vers la justice et la liberté.
Mais l'ironie cachée de cette profession de foi, c'est que Roger Martin du Gard écrit ceci en 1939 et qu'une autre guerre s'annonce.

Le socialisme dans l'Eté 1914 est longuement dépeint à travers Meynestrel et les exilés de Genève.
Meynestrel, le Pilote :
« Les traits étaient réguliers mais étrangement dénués de vie. Le teint, sans être maladif, était grisâtre, comme si le sang, sous la peau eût été incolore (…) toute la vitalité se trouvait concentrée dans les yeux : ils étaient petits et bizarrement rapprochés (…) Ce regard sans nuances, uniquement lucide, et toujours tendu, semblait-il, n'était pas tout à fait celui d'un homme : il subjuguait et il irritait ; il faisait penser au regard pénétrant, sauvage, mystérieux, de certains animaux, de certains singes. » Donc froid et calculateur, (mais quand sa compagne le quitte il songe à se suicider). Il est aussi manipulateur. Il affirme être contre la guerre mais il la juge en réalité nécessaire pour hâter l'avènement de la révolution sociale.
 Comme il a été pilote (d'où son surnom ) il embarque avec Jacques dans le petit avion. Au cours du vol, Jacques a des doutes : « pourquoi couper les gaz ? Pourquoi cette manœuvre ? Est-ce voulu ? »
Meynestrel meurt dans l'accident. Jacques sur sa civière voit « par terre, à trois mètres un amas sombre : une chose sans nom carbonisée, qui n'a d'humain qu'un bras, recroquevillé sur l'herbe ; et au bout de ce bras, une serre d'oiseau, noire, dont Jacques ne peut plus détacher son regard : une main fine, nerveuse, les doigts en l'air à demi crispés »
L'autre figure du socialisme est Jaurès qu'on appelle le Patron beaucoup moins présent que Meynestrel. On parle de lui, de ses visites au Quai d'Orsay, des articles qu'il écrit pour l'Humanité, son journal « Suprême chance pour la paix », par exemple, le 24 juillet.
1° description, son entrée au journal : « ...une porte s'ouvrit brusquement. Jaurès parut, le front brillant de sueur, son canotier en arrière, les épaules rondes, l’œil tapi sous les sourcils. Son bras court serrait contre son flanc une serviette gonflée de paperasses. Il jeta sur les deux hommes un regard absent, répondit machinalement à leur salut, traversa la pièce d'un pas lourd, et disparut. »
Plus tard c'est le récit d'un discours , « le seul discours pessimiste qu'il ait prononcé », le 26 juillet.
« Jaurès, soulevé par une inspiration subite, avait improvisé un saisissant tableau d'histoire contemporaine. D'une voix vengeresse, il avait stigmatisé  tour à tour les responsabilités de tous les gouvernement européens. (…) Nous avons contre nous, contre la paix, des chances terribles..., s'était-il écrié. Il n'y a plus qu'une chance pour le maintien de la paix : c'est que le prolétariat rassemble toutes ses forces... Je dis ces choses avec une sorte de désespoir... »
Le 27 juillet, Jaurès veut faire imprimer un manifeste des socialistes allemands contre la guerre et le faire placarder dans les deux langues « dans tout Paris, dans toutes les grandes villes, le plus tôt possible . »
Le 29 à Bruxelles, avant un grand meeting pacifiste, paraît optimiste, l'oeil vif, le sourire aux lèvres , « avec sa lourde serviette qui lui remontait l'épaule, son canotier, sa jaquette noire... Il aura toujours l'air d'un professeur qui va faire sa classe. » « Et l'on racontait aussi, comme preuve piquante de son optimisme, que le Patron, ayant une heure libre après son déjeuner, était tranquillement allé la passer devant les Van Eyck du musée. »
Enfin lors de ce meeting de Bruxelles, Jaurès orateur, vu par Jacques :
« Quand Jaurès, à son tour, s'avança pour parler, les ovations redoublèrent.
Sa démarche était plus pesante que jamais. Il était las de sa journée. Il enfonçait le cou dans les épaules ; sur son front bas, ses cheveux, collés de sueur, s'ébouriffaient. Lorsqu'il eut lentement gravi les marches et que, le corps tassé, bien d'aplomb sur ses jambes, il s'immobilisa, face au public, il semblait un colosse trappu qui tend le dos, et s'arc-boute, et s'enracine au sol, pour barrer la route à l'avalanche des catastrophes.
Il cria :
Citoyens !
Sa voix, par un prodige naturel qui se répétait chaque fois qu'il montait à la tribune, couvrit, d'un coup, ces milliers de clameurs. Un silence religieux se fit : le silence de la forêt avant l'orage.
Il parut se recueillir un instant, serra les poings , et, d'un geste brusque, ramena sur sa poitrine ses bras courts (« il a l'air d'un phoque qui prêche » disait irrévérencieusement Paterson). Sans hâte, sans violence au départ, sans force apparente, il commença son discours ; mais dès les premiers mots, son organe bourdonnant, comme une cloche de bronze qui s'ébranle, avait pris possession de l'espace, et la salle, tout à coup, eut la sonorité d'un beffroi. »
Le 31 juillet, c'est l'assassinat de Jaurès, à Paris, au restaurant le Croissant. Peu avant, quelqu'un dit :« Le Patron est décidé à faire paraître, demain, un article terrible... »
Jacques et Jenny sont témoins. Soudain «...un claquement bref, un éclatement de pneu (…) suivi presque aussitôt par une seconde détonation, et d'un fracas de vitres. Au mur du fond, une glace avait volé en éclats. (…) On a tiré dans la glace ! (…) autour du Patron, tous ses amis s'étaient levés ; lui seul, très calme était resté à sa place, assis. Jacques le vit s'incliner lentement pour chercher quelque chose à terre. Puis il cessa de le voir. (…) On a tiré sur M. Jaurès !  (…)
Il est mort … , il est mort … Voilà le premier sang versé, la première victime. »
Quelques pages plus loin, les passants s'interpellent : « Jaurès vient d'être assassiné ! »
Le 1° août, le lendemain, c'est le décret de mobilisation et le premier jour de la mobilisation est le 2 août. Ces deux morts, de Meynestrel et de Jaurès marquent l'échec du socialisme de la Seconde Internationale, comme la guerre marque la faillite de la bourgeoisie.

Le véritable héros de ces deux livres paraît, finalement être Antoine, et non Jacques. Ulysse contre Antigone .

 

 

LES CHAMPS D'HONNEUR de Jean Rouaud

 

UP tricastine

 

 

Jean Rouaud est né en 1952. Ce livre est son premier roman, il a eu les prix Goncourt en 1990, son auteur a alors 38 ans.

Quatre parties dans ce livre, dont la dernière de 3 pages seulement. Le récit ne suit pas l’ordre chronologique, mais le flux de la mémoire. On découvre peu à peu, avec le « nous » familial, les failles, les silences, les souvenirs et la cause première de l’éclatement de cette famille se révèle être la guerre de 14. La guerre elle-même tient peu de place dans le livre, mais elle lui donne sons sens, avec un secret de famille exhumé. Le titre « les champs d’honneur » vient d’une image pieuse et patriotique intitulée ainsi ; trouvée dans le grenier par le grand-père maternel .

 

1 – Dès l’incipit « martingale triste » le grand-père maternel est annoncé dernier de la série des morts de la famille. Sa 2CV et les pluies de la Loire-Inférieure, sa femme, son ami le Moine, son escapade, à 75 ans, aux îles du Levant. Sa mort un an plus tard.

 

2 – « La petite tante », Marie. Sa mort est évoquée au détour de la première phrase : « On retira les perfusions » trois secondes plus tard « l’affaire était réglée ».

Vingt pages plus loin, au début d’un chapitre : « Après la mort de papa », le premier mort de la série, le 26 décembre 1963. Le fossoyeur rapporte à cette occasion le dentier d’or et les alliances des grands parents paternels. La petite tante voit son état se dégrader et elle parle d’un autre mort, son frère Joseph (qui porte le même nom que son neveu, « papa »). Ce frère, ce Joseph est mort gazé à 21 ans, en 1916, à Tours. La petite tante meut le 19 mars 1964, le jour de la saint Joseph (jour de la fête de son frère et de son neveu).

Le grand-père maternel « réorganise » le grenier. Il trouve des photos dans une boite à chaussures et pose des questions sur Commercy.

 

3 – Les deux soldats, Joseph, mort en mai 2016 et son frère Emile en 1917.

Joseph : on déduit la date de sa mort d’une confidence de la petite tante : à 26 ans, elle a arrêté d’avoir ses règles. Ypres et les gaz (p. 145) Son agonie à Tours, sa sœur Marie (qui deviendra « la petite tante ») est présente.

Emile, son frère meurt un an plus tard « Emile n’était pas là pour ses funérailles ». Une lettre de Commercy arrive dix ans plus tard dans la famille, à la suite de quoi, Pierre le seul frère rescapé de la guerre, entreprend pendant l’hiver 1929, un voyage pour récupérer clandestinement les restes de son frère Emile. Il les trouve mélangés à ceux d’un autre soldat, dont on ne sait rien. Lavés dans une lessiveuse, rangés dans des boites de madeleine, ils sont mis dans le caveau familial (p. 171)

 

4 – trois pages qui décrivent deux Toussaint, la fête des morts, qui rassemble les familles au cimetière

Toussaint 1940 : Le grand-père maternel (Alphonse Burgaud) est au côté de sa fille Marthe, qui enterre son premier enfant, mort-né.

 Le grand-père paternel, Pierre Randon, sosie de Léon Blum, son fils Joseph et sa soeur Marie, la petite tante, de leur côté, rendent visite à la tombe d’Aline, la femme de Pierre

Toussaint 1941 : Joseph est seul avec la petite tante sur la tombe de son père, Pierre. La tante tire Joseph vers les vivants.

Une critique, Sylvie Ducas-Spaer, parle à propos de ce livre, d’anamorphose : face à une image, on voit quelque chose, un paysage par exemple. Si on se déplace sur le côté, on voit autre chose, un personnage, par exemple. Dans l’église de la Sainte Trinité des Monts, à Rome, en 1642, le père Maignan a peint un paysage marin, qui vu de côté montre Saint François de Paule marchant sur les eaux. Ce mot d’anamorphose est employé par Jean Rouault p. 15 – 16

La 2 CV « boite cranienne de type primate» p.32

La pluie, « ce crachin serré des mois noirs, novembre et décembre, qui imprègne le paysage entier et lamine au fond des cœurs le dernier carré d’espérance… » p.20

La couleur verte du paysage : p.21 la campagne sous la pluie est d’un « vert de havresac »

p.147, Joseph le soldat « vit se lever une aube olivâtre sur la plaine d’Ypres », « une brume verte » recouvre tout. Les gaz mortels sont ainsi décrits de la même couleur que ceux de la nature. Là où on croyait voir des instants de vie, des personnages drôles, originaux, on découvre, en se déplaçant un peu, la mort, annoncée par de menus détails : la forme de la 2 CV, le dentier en or, les bondieuseries de la petit tante. La mort apparaît en pleine lumière en quelques pages seulement (p. 146 à 152) Il faut presque faire une lecture à rebours pour apprécier les petits détails du tableau qui composent, mine de rien,la grande image de la Mort. Celle qui détruit jusqu’à la mémoire, qui fait éclater les familles, « comme les répliques après un séisme majeur ».

Sur la guerre, tout est dit en peu de pages : les combats dans les tranchées, les gaz, la vie quotidienne des soldats (saleté, faim, sommeil, pluie, boue, cadavres, peur, mort), l’utilisation des coloniaux (« on envoie un régiment de Marocains récupérer les positions perdues. Le gaz n’est pas encore dissipé, mais ces gens du désert ont l’habitude du vent de sable qui pique aussi les yeux et les bronches »), la blessure, la souffrance, l’agonie, la mort (à travers Joseph), les images pieuses et patriotiques, les permissions dans les familles (Emile, pour la naissance de son fils), l’enterrement sans le corps.

Dix ans plus tard des réparations sont entreprises : récupération des restes d’Emile par son frère Pierre. Transmission de la mémoire par la tante pour son neveu Joseph, puis plus tard par le grand-père maternel qui exhume les souvenirs dans le grenier. La tante et le grand-père sont deux passeurs de mémoire. Enfin, par le narrateur dans les années 90 qui, sur un ton humoristique, parle de la pluie et du beau temps, et reconstitue ces vies de gens modestes.

 

En conclusion, Sylvie Ducas-Spaes : « Le roman de Jean Rouaud a le charme d’une sonate de Mozart, les quatre parties du livre en reprennent les quatre mouvements principaux, depuis l’allegro d’une 2 CV d’épopée burlesque chahutée par la pluie, et l’adagio de la mort du père et de la tante, jusqu’au presto du choc de la guerre et au final qui annonce déjà la suivante. »

 

 

 

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